jueves, 15 de enero de 2015

Les fils ne savent pas que leurs mères sont mortelles*


«Chaque homme est seul et tous se fichent de tous et nos douleurs sont une île déserte.

En ce dimanche auquel je pense, j'imaginai soudain, pauvre petit bougre, que j'étais soudain magiquement doué du don de faire des sauts de vingt mètres de haut, que d'un seul coup de talon j'allais m'enlever et voler au-dessus des trams et même au-dessus de la coupole du Casino, et que les consommateurs enthousiasmés applaudiraient le petit prodige et sourtout l'aimeraient. J'imaginai qu'à mon retour, essoufflé, mais pas trop, auprès de ma mère orgueilleuse et vengée, les consommateurs viendraient féliciter Maman d'avoir donné le jour à un si sublime acrobate, qu'ils lui serreraient la main et qu'ils nous inviteraient à venir à leur table. Tous nous souriraient et nous demanderaient d'aller déjeuner chez eux dimanche prochain. Je me levai, j'essayai mon coup de talon mais le don magique me fut refusé et je me rassis, regardant Maman à qui je ne pouvais faire le beau cadeau que j'avais imaginé.

"Moi, mon fils, je n'ai pas étudié comme toi, mais l'amour qu'on raconte dans les livres, c'est des manières de païens. Moi je dis qu'ils jouent la comédie. Ils ne se voient que quand ils sont bien coiffés, bien habillés, comme au théâtre. Ils s'adorent, ils pleurent, ils se donnent de ces abominations de baisers sur la bouche, et un an après ils divorcent! Alors, où est l'amour? Ces mariages qui commencent par de l'amour, c'est mauvais signe. (...) Le vrai amor, veux-tu que je te dise, c'est l'habitude, c'est vieillir ensemble.

Il y a des génies de la peinture et je n'en sais rien et je n'irai pas y voir et ça ne m'intéresse absolument pas et je n'y connais rien et je n'y veux rien connaître. Il y a des génies de la littérature et je le sais et la comtesse de Noailles n'est pas l'un d'eux, ni celui-ci, ni celui-là surtout. Mais ce que je sais plus encore, c'est que ma mère était un génie de l'amour. Comme la tienne, toi qui me lis.

Avoir de la douleur, c'est vivre, c'est en être, c'est y être encore.

Fils de mères encore vivantes, n'oubliez plus que vos mères sont mortelles. Je n'aurais pas écrit en vain, si l'un de vous, après avoir lu mon chant de mort, est plus doux avec sa mère, un soir, à cause de moi et de ma mère».

*El título y el contenido de esta hoja corresponde a Le livre de ma mère de Albert Cohen. Es el equivalente en francés a Mortal y rosa de Umbral, aunque en este caso se trata de un monumento a la madre, no al hijo.